Portrait d’une femme chef d’entreprise :

Interview de Myriam Kournaf, directeur général de l’Hôtel Montalembert à Paris.
Le 3 novembre 2009.

Durant cette rencontre, nous avons évoqué plusieurs sujets liés à son ascension dans le monde de l’hôtellerie de luxe, ainsi que sa vision du travail quotidien d’une jeune chef d’entreprise.
Elle nous raconte les raisons de ses motivations et nous explique ses méthodes de management.

Quel a été le fil conducteur de votre carrière ?
La source de votre motivation ?

J’ai commencé ma vie professionnelle comme professeur d’anglais. Je ne voulais pas travailler dans l’hôtellerie car je suis née dans un hôtel. Mes parents étaient hôteliers.

J’ai donc passé un DEA d’anglais pour enseigner l’anglais, ce que j’ai fait pendant trois ans, mais pour moi, ce travail était trop monotone. Le cadre est assez rigide puisqu’il y a un programme à suivre.
L’enseignement était une très belle expérience, mais ce n’était pas une activité assez dynamique pour moi. De plus, elle était beaucoup trop répétitive. Alors que dans un hôtel, cela bouge tout le temps, cela vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Je suis retournée à la fac de droit pour passer un DESS d’Administration des entreprises. Je voulais acquérir une bonne connaissance de la gestion, du marketing et de la comptabilité. Cela était nécessaire pour avoir de bonnes bases pour diriger une entreprise. Je n’ai pas effectué un diplôme en hôtellerie pure car je voulais avoir une vision plus large. Quand on est capable de diriger un hôtel, je pense que l’on peut diriger un autre type d’entreprise, puisque la clef de la réussite reste l’élaboration et le respect des budgets, l’accroissement du chiffre d’affaire et une bonne maîtrise des charges.

Quelle est votre philosophie concernant le management ?
Vous avez été managée, et depuis quelques années vous managez : en quoi votre expérience vous a aidée à appréhender cet aspect de votre métier ?

J’ai beaucoup appris de mes managers et cela a énormément compté. Dans mon parcours, j’ai eu la chance d’avoir de bons managers. Notamment à vingt-quatre ans, quand j’étais junior et que l’on m’a offert une belle opportunité. Les gens vous disent généralement : « C’est bien joli, vous avez deux diplômes Bac + 5, mais que savez-vous faire ? ».

J’avais une expérience de réceptionniste car j’avais occupé ce poste dans un hôtel pendant cinq ans pour financer mes études. Je faisais également des stages non rémunérés dans des hôtels de luxe.

À mon tour, j’essaye de donner leur chance aux débutants. J’ai pris exemple sur les gens qui m’ont donné ma chance. J’ai eu l’opportunité de rencontrer des managers qui prenaient le temps d’expliquer. J’ai eu aussi la chance d’avoir des managers qui venaient de milieux différents. J’ai eu un directeur général qui était vraiment issu du marketing, et ses compétences en marketing et communication m’ont vraiment permis d’évoluer dans ce domaine. Cela m’a permis d’apprendre à faire une brochure et à vendre. Le profil vendeur dans un poste de DG est aujourd’hui très demandé. J’ai également eu l’opportunité de travailler pour des financiers. Ce qui a été un complément de formation dans ce domaine que je maîtrisais moins à l’époque.

Aujourd’hui, j’aime reconnaître les talents. Parmi les soixante collaborateurs que je dirige ici depuis quatre ans, je préfère favoriser l’évolution interne car il est très important de stabiliser une équipe. Ceci accroît la cohésion interne, la motivation, mais aussi la confiance de nos clients. Nous sommes une petite maison haut de gamme : 60 employés pour 56 chambres.

Notre clientèle est très atypique, 50% de clients fidèles, 35% d’américains, essentiellement des individuels. Ils restent généralement de cinq à dix nuits, voire parfois trois semaines. C’est très axé mode, cinéma, arts, beaucoup de galeristes d’Art new-yorkais ou californiens. Nous ne sommes pas un hôtel "corporate" (banques ou assurances), ils vont plutôt dans le 8e. De la même façon, nous n’avons pas de "purs" touristes. Les clients qui viennent ici, ils viennent dans Saint Germain, mais aussi dans cette partie spécifique de Saint Germain.

Nous avons un service que je veux personnaliser le plus possible, c’est vraiment mon "dada", et pour cela j’ai besoin de collaborateurs qui connaissent et reconnaissent les clients, et que les clients reconnaissent. J’ai beaucoup misé sur la redynamisation du restaurant du Montalembert avec notre jeune chef David Maroleau et Yassine Lamouri responsable du restaurant. J’aime que nos clients réguliers se sentent chez eux et je les reçois comme une maîtresse de maison. J’ai également inscrit l’hôtel dans son quartier, notamment avec un partenariat avec la célèbre maison d’édition voisine Gallimard, mais aussi avec Maxalto, l’Atelier de Joël Robuchon…

Repérer les talents, motiver les gens, leur donner les moyens de progresser en leur donnant la possibilité de suivre des formations … Il est important d’être à l’écoute de ses collaborateurs, à tous les niveaux de la hiérarchie de l’entreprise, et de prendre en compte leur souhaits d’évolution et de formation. Pour les cadres, je leur communique mon expérience, les responsabilise, tout en leur en donnant les moyens. J’annonce clairement mes attentes : « voilà ce que j’attends de vous ». J’ai fait des descriptifs de poste à toute l’équipe. Il faut une trame, un fil conducteur. Il est important que l’équipe soit motivée, que tout le monde arrive le matin avec le sourire. Chaque maillon de la chaîne est important pour la réussite de l’entreprise.

Ma satisfaction se situe à deux niveaux : un client qui revient et qui parle de nous (50% de nos clients sont des habitués), et à aussi des collaborateurs qui ont quitté l’entreprise et qui sont revenus.

Votre ascension a été très rapide, vous avez aussi multiplié les expériences, comment avez-vous concilié vie privée et vie professionnelle ?

Comme je vous l’ai dit, j’ai eu la chance que l’on me fasse confiance. J’ai été nommée directeur général à 33 ans, ce qui n’est pas rare aujourd’hui. Cela l’était il y a vingt ans. Je ne suis donc pas un cas unique. Des gens d’expérience ont su reconnaître mes capacités de travail, mon désir d’avancer et ma forte implication.

Je pense que l’on ne peut pas diriger un hôtel si on n’est pas passé par tous les services.

J’ai eu la chance de participer à la réouverture d’un hôtel à Nice. C’est une expérience qui m’a permis de connaître une autre facette de mon travail. J’ai eu l’opportunité de participer avec les propriétaires aux réunions de chantier. J’ai découvert ce qu’est une levée de réserve, une réception de travaux, la gestion du travail avec les différentes entreprises : plomberie, menuiserie … Cela aiguise encore plus l’œil au produit. Aujourd’hui quand je surveille des petits travaux, je suis parfaitement à l’aise.

J’ai également beaucoup appris en restauration, en gérant les plages de deux hôtels sur la Côte d’Azur. Il faut aimer son métier afin qu’il ne soit jamais une contrainte. Cela n’a jamais été une contrainte pour moi. Ni aujourd’hui, ni il y a quinze ans. Et tout ce que j’ai fait, je le referai.

Je ne suis qu’un chef d’entreprise de PME. Il y a des femmes qui font des choses extraordinaires et qui restent des femmes : pilotes d’avion, chirurgien. Ou qui sont dans la politique et là, Dieu sait que c’est prenant, et pourtant, elles ont parfois quatre enfants. Je ne suis pas hors du commun.

Vous vous définissez comme un profil multifonctions, pensez vous avoir un parcours atypique ou est-ce le parcours obligé dans votre profession?

Non, ce n’est pas du tout le parcours obligé, typique, de ma profession. Car je n’ai fait ni l’école hôtelière de Lausanne, ni une école hôtelière classique. Mon cursus universitaire n’est pas forcément ce que l’on demande pour le poste que j’occupe. On me demande souvent pourquoi j’ai choisi ce métier ? Mon expérience dans l’enseignement m’est utile aujourd’hui dans les relations humaines, la psychologie, et prendre la parole en public.

Aujourd’hui on parle beaucoup de Quota de femme, qu’en pensez vous ?

Sans rentrer dans le féminisme, je dis que je suis directeur général, pas directrice.
Cette féminisation à outrance m’énerve. Pour moi, je suis avant tout un chef d’entreprise. Que ce soit un homme ou une femme qui soit directeur du Montalembert, cela ne rentre pas en ligne de compte. Effectivement, j’apporte une petite touche féminine sous certains aspects auxquels un homme ne penserait peut-être pas, par exemple dans le soucis du détail qui va si bien à cette maison.
Je n’ai jamais eu à me battre dans mon métier ou me dire que je devais mettre les bouchées triples parce que je suis une femme, même si, à la base, c’est un métier d’homme. Je n’ai jamais eu besoin de m’affirmer plus fortement parce que je suis une femme. Je n’ai jamais ressenti de condescendance à mon égard ou le signe d’une distinction. Lorsque je recrute, je regarde les compétences avant tout. D’ailleurs, ma "gouvernante générale" est un homme, mon adjoint (Barbara Alexandra, un bras droit hors paire) est une femme. Voilà. C’est comme les concierges clef d’or, maintenant ce métier se féminise, ce qui est une reconnaissance des compétences et des qualités professionnelles de la personne.

Finalement, pouvez-vous nous livrer vos secrets de réussite ?

Pour moi, il s’agit avant tout du travail, ce qui, bien sûr, est une généralité. Mais malheureusement, à notre époque, beaucoup de personnes perdent cette valeur essentielle. Plus ils sont jeunes et plus ils veulent arriver vite et sans rien donner d’eux-mêmes, sans effort.
J’ai beaucoup évolué entourée par des professionnels de 50-60 ans, je les remercie aujourd’hui parce qu’ils m’ont vraiment tirée vers le haut. Pour moi, cela n’a jamais été uniquement un travail. C’est bien plus que cela. C’est une passion.
Il y a des moments, à certaines périodes de sa carrière, où il faut tout donner, mettre un coup de collier. Il faut d’abord donner pour être récompensé après.

Vous avez créé en 2006, dans le cadre de l’hôtel Montalembert, le Prix du premier roman de femme, que pouvez vous nous en dire ?

Je suis arrivée au Montalembert en 2005 quand la famille Soldevila a racheté l’hôtel (www.majestichotelgroup.com). Il fallait réveiller cette belle endormie, et j’ai pu le faire notamment grâce aux investissements que m’ont consentis la famille propriétaire, le travail de mon équipe et l’aide de l’agence de presse Pascale Venot pour le repositionnement du produit.

Dans un second temps j’ai créé notre prix littéraire du Premier Roman de Femme pour renforcer l’identité littéraire de l’hôtel. Remis chaque année en juin, il réunit, depuis sa création, journalistes, écrivains et autres personnalités du monde de la publicité, de la mode, de la gastronomie ou des arts. Un vivier de talents pour sélectionner une nouvelle plume parmi les plus prometteuses du moment. Après Marc Lévy, Irène Frain et Philippe Tesson, cette année le jury a été présidé par l’écrivain Philippe Sollers. Les membres du jury sont différents chaque année et sont toujours des personnalités prestigieuses et hautes en couleur :
www.prix-montalembert.com

Hôtel Montalembert

3, rue de Montalembert
75007 Paris

site web : www.montalembert.com